
Ajouter aux favoris(La Tribune, 20/09/2024) L’information avait été officialisée la semaine dernière : la start-up Carbon, à l’origine d’un projet de gigafactory de panneaux solaires à Fos-Sur-Mer (Bouches-du-Rhône), a déposé une offre ferme pour la reprise du fabricant de panneaux solaires isérois Photowatt, actuellement dans le giron de la branche Renouvelables du groupe EDF. Ce jeudi, une première rencontre très attendue entre les représentants des salariés et le candidat-repreneur a eu lieu au siège de Bourgoin-Jallieu (Isère). Une occasion de dessiner aussi le nouveau visage d’un projet, qui s’appelait encore il y a quelques semaines Carbon One…
Depuis plusieurs mois, les discussions en coulisses n’avaient eu de cesse de se poursuivre entre la branche renouvelable du producteur d’électricité français EDF, et un tout nouvel entrant, Carbon Solar.
Avec au cœur des échanges, la reprise de l’isérois Photowatt, l’un des derniers fabricants de panneaux solaires en France, qui avait échappé de justesse à la liquidation en 2012, lors de sa reprise forcée par l’énergéticien EDF et sa branche dédiée aux énergies renouvelables. Plus de dix années plus tard, le groupe EDF n’a cessé de vouloir se départir de cette entité, qui peine à atteindre la rentabilité sur un marché solaire hautement concurrentiel et dominé par les panneaux asiatiques.
Les discussions ont désormais pris une tournure beaucoup plus officielle : à l’occasion d’une première rencontre avec le CSE de Photowatt, qui s’est tenue ce jeudi 19 septembre sur site, la direction de Carbon Solar en a profité pour se dévoiler un peu plus.
Elle confirme désormais que son projet de reprise de Photowatt « prévoit un plan d’investissement important de 40 millions d’euros avec la création d’une unité de production de modules photovoltaïques d’une capacité de 500 MWc, soit l’équivalent d’un million de panneaux solaires par an ».
La mise en service de ce nouveau site est prévue « avant la fin de l’année 2025 », avec un maintien des emplois sur le site historique de Bourgoin-Jallieu (Isère), assorti de l’ambition de faire grimper les effectifs de 170 à 200, « à horizon 2026 ».
Carbon Solar affirme que le site isérois de Photowatt lui permettrait non seulement
« d’accélérer la présence commerciale et de répondre à l’augmentation de la demande de panneaux photovoltaïques Made in France dans le domaine résidentiel », mais aussi de revêtir « une fonction pilote, afin de tester, d’éprouver et d’optimiser les procédés de production des modules (automatisation, robotisation, digitalisation…) ».
« Aujourd’hui, rien n’est dit à ce sujet, mais quand on regarde ce qui nous est annoncé, à savoir un investissement de 40 millions d’euros ou encore une ligne pilote d’assemblage de module en 500 mm, on sait que Photowatt est Carbon One », estiment les syndicats.
Le nouveau visage de Carbon One
« Lors du forum Choose France, nous avions annoncé que la décision finale du site se ferait en septembre-octobre. C’est l’horizon que nous avons pu tenir. Nous sommes très heureux que l’option Photowatt ait pu aboutir », se félicite à demi-mots Nicolas Chandellier, directeur général de Carbon, à La Tribune. Car désormais, c’est bien le nom de Photowatt qui sera conservé et mis sur le devant de la scène.
De son côté, la direction des énergies renouvelables chez EDF, filiale à 100% de l’énergéticien et aux commandes de Photowatt, rappelle qu’il s’agit « d’un projet crédible », qui s’inscrit dans la volonté de « rechercher, depuis plusieurs années, un industriel avec l’ambition de pérenniser et d’ancrer dans la durée l’expertise de Photowatt tout en la valorisant ».
Tout en rappelant que l’offre de Carbon Solar promet « un maintien et même une progression de l’emploi sur site », EDF Renouvelables renvoie désormais au déroulé de la procédure d’information-consultation, qui doit se poursuivre au cours des prochaines semaines.
« Le délai pourrait évoluer en fonction des questions voire des expertises demandées, mais nous devrions aboutir à une décision finale d’ici la fin de l’année », affirme une source interne chez EDF Renouvelables à La Tribune.
Les syndicats toujours vent debout
L’intersyndicale de Photowatt ne perçoit cependant pas le projet avec le même enthousiasme : pour les représentants des salariés, le dossier déposé deux jours auparavant par Carbon et présenté ce jeudi n’est pas suffisamment complet.
« Nous sommes assez déçus car nous nous attendions à avoir un dossier plus étayé, nous sommes repartis avec un certain nombre de questions, que ce soit sur la poursuite de l’activité wafering, les conditions de travail, l’accompagnement des salariés, ou encore le calendrier d’implantation…», estime Barbara Bazer Bachi, élue CGE-CGC du comité social et économique de l’entreprise. « On nous annonce 40 millions d’euros d’investissements, mais on ne sait pas si cette somme est bouclée ».
Résultat : les représentants des salariés, réunis en CSE, ont mandaté un cabinet d’expertise Secafi pour mener une expertise indépendante sur le projet de cession présenté par Carbon. Une disposition qui devrait rallonger de quelques semaines les délais légaux de la procédure.
En réponse aux premières craintes évoquées, le patron de Carbon Solar temporise :
« Aujourd’hui, c’est la première fois que nous pouvions interagir avec les salariés et nous avons ressenti beaucoup d’émotion, ce qui est tout à fait légitime, et reflète avant tout l’engagement des salariés pour leur entreprise. Il s’agit d’un projet de transformation significative, qui est inhérent à la transformation que rencontre ce marché. Cela va nécessairement prendre du temps pour que tout le monde le comprenne bien ».
Nicolas Chandellier se veut également rassurant sur l’assise financière de la start-up : « Nous nous engageons financièrement à hauteur de 40 millions d’euros sur ce projet, qui est déjà associé à un plan de financement précis, à hauteur de 20 millions d’euros en fonds propres, 17 millions de dette, et 3 millions de subventions. Le projet pour Photowatt et son business plan ne dépendent pas des évolutions du cadre réglementaire ».
L’ombre de l’Etat français sur le dossier
Plus qu’à l’encontre du candidat-repreneur, les syndicats sont remontés contre leur maison-mère EDF et l’Etat français, s’estimant « bradés » dans un contexte peu propice au marché du solaire. « Nous n’avons toujours pas de garantie sur la mise en place d’un règlement favorisant la vente des panneaux français, mais en même temps, l’Etat français qui est à la manoeuvre derrière EDF, veut nous céder au plus vite à une start-up qui dépend de ces conditions de marché », résume Yannick Delorme, élu CFE – CGC au CSE de Photowatt.
Pour maintenir la pression sur leur maison-mère et par ricochets, sur l’Etat français, (dont l’absence de gouvernement représente une nouvelle épine dans le pied de ce dossier), les représentants des salariés ont convié ce vendredi midi sur site plusieurs élus locaux, dont le sénateur écologiste Guillaume Gontard, et les députées Elisa Martin (LFI), Cyrielle Chatelain (EELV) ou le conseiller régional Eric Hours (PCF).
« Nous demandons au gouvernement de mettre en place un dispositif qui sécurise réellement la filière et qu’EDF prenne ses responsabilités, quelle que soit la forme, sur plusieurs années, pour mettre en place des conditions d’accompagnement des salariés qui soient à la hauteur d’un grand groupe français. Nous ne comprenons pas la précipitation sur ce dossier », résume Barbara Bazer Bachi, qui redoute « un plan social déguisé. »
De son côté, Carbon Solar souligne : « une fois que la gigafactory existera, le site de Bourgoin-Jallieu a vocation a demeurer, car il va devenir une brique essentielle et complémentaire afin de nous placer en avance de phase ». Une occasion de rappeler sa volonté de couvrir l’ensemble des étapes de fabrication, en s’appuyant sur le savoir-faire issu de plusieurs décennies au sein de Photowatt, mais aussi d’adresser le marché du solaire résidentiel, « qui ne dépend pas des évolutions réglementaires et peut observer un delta dans les coûts d’assemblage des modules. »
Nicolas Chandellier rappelle que dans son plan, la gigafactory annoncée pour fin 2026 à Fos-sur-Mer sera en capacité de produire 5 GW de cellules photovoltaïques, et d’assembler 3,5 GW de modules. « Le site de Photowatt viendra aussi compléter nos capacités d’assemblage, à hauteur de 1,5 GW ». Les discussions avec les salariés ne font que commencer.
Qui est Carbon Solar ?
Créée en 2022, la start-up lyonnaise a développé un projet de construction d’une gigafactory de panneaux solaires, qu’elle a finalement choisi d’installer dans la région Sud, à Fos-Sur-Mer (Bouches-du-Rhône), pour une production annuelle annoncée à 5GW dès 2026 et un investissement – qui demeure à boucler – de 1,7 milliard d’euros.
En mai dernier, elle annonçait ensuite la création d’une première unité-test, nommée Carbon One. Un investissement de 40 millions d’euros, annoncé lors du forum Choose France visant à mettre en service une ligne d’assemblage de modules TOPCon, et ainsi d’éprouver son process industriel dès l’automne 2025. Un projet qui devient finalement celui de la reprise de l’isérois Photowatt.