
Ajouter aux favoris(La Tribune, 12/12/2024) En France, la filière nucléaire peine à combler ses besoins de nouveaux talents. Entre la recherche active de nouveaux profils via l’insertion professionnelle, le renforcement des formations et les actions dans les lycées, le secteur tente d’élaborer une stratégie offensive.
Les superlatifs sont nombreux : « chantiers du siècle », « plan Marshall »… Depuis trois ans et le discours de Belfort, le secteur nucléaire français se voit propulsé dans un nouveau dessein politique.
Face à une augmentation attendue de l’activité de la filière de 25%, près de 100.000 recrutements sont planifiés sur les dix prochaines années, selon le syndicat professionnel de l’industrie nucléaire Gifen, dans son rapport baptisé « Match ». Les besoins sont jugés urgents : ils concernent autant la maintenance des infrastructures existantes que le démantèlement des sites les plus anciens. Par ailleurs, les nouveaux projets, tels que les réacteurs EPR2, nécessiteront également une augmentation significative de la main-d’œuvre qualifiée pour voir le jour.
« Nous avons recensé 17 métiers dont nous aurons besoin : cela va du calorifugeur, du logisticien nucléaire, au soudeur et au décontamineur », dépeint ainsi Frédéric Toubeau, directeur régional de France Travail, et référent national de la filière.
En Auvergne-Rhône-Alpes, se rapprocher des sites nucléaires
Face à l’absence de certaines compétences scientifiques et techniques, où trouver des salariés ? Les industriels et l’État misent depuis deux ans sur des plans d’insertion professionnelle et d’actions dans les collèges-lycées, et ce, au pied des centrales. C’est par exemple le cas du programme « Atom Inclusion », lancé par France Travail, l’association d’industriels Vivatome et Manpower la semaine dernière à Pierrelatte (Drôme), à deux pas du Tricastin, l’un des berceaux de l’industrie des combustibles nucléaires en France.
Il consiste à recruter en mission d’intérim ou en CDI-intérimaire, puis potentiellement en CDI, des personnes sorties de l’emploi, en réinsertion professionnelle ou encore habitant un quartier prioritaire de la ville. Mais aussi des personnes en situation de handicap et « des femmes », dont la proportion plafonne à 24 % dans cette industrie (et n’a pas évolué depuis 2018).
Dans la Drôme, près de 140 personnes ont déjà passé la première étape de recrutement, auprès d’une dizaine d’entreprises. Dans le même mouvement, des « passeports nucléaires » permettant d’accéder plus facilement à des stages ou des visites de sites ont été délivrés auprès d’étudiants ou d’élèves dans des secteurs nucléarisés. Idem pour des bourses d’études. Tandis que le rectorat de région travaille aussi à la future maquette de la carte des formations aux côtés de l’industrie nucléaire.
« Nous aidons le rectorat à imaginer là où il serait intelligent d’ouvrir des classes ou augmenter les effectifs », souligne Hélène Willig, correspondante pour Vivatome en Auvergne-Rhône-Alpes, citant par exemple l’ouverture d’un bac professionnel en chaudronnerie industrielle dans un lycée d’Ambérieu-en-Bugey (Ain), à deux pas de l’un des sites où sont projetés les réacteurs EPR2.
À Saint-Etienne, augmenter le nombre d’étudiants de 20 %
Les écoles d’ingénieurs tentent, elles aussi, de prendre la vague. À Saint-Etienne, L’ISTP-IRUP, qui travaille avec l’Ecole des Mines, projette d’accueillir 20% d’étudiants supplémentaires dans les trois prochaines années, grâce à des investissements permis par une subvention France 2030 de 1,2 million d’euros. Déjà, en 2024, la demande a nettement cru : l’école a accueilli plus d’un tiers d’élèves supplémentaires en un an dans sa filière d’ingénierie nucléaire.
« Il y a toujours eu une demande très forte des industriels à embaucher des ingénieurs et des techniciens très qualifiés. En revanche, il y avait deux freins : l’un, politique, l’autre, d’attractivité. Aujourd’hui, tout a changé. Nous voyons les effets de la communication autour de cette énergie depuis deux ans. Cela nous a permis de passer notre filière nucléaire d’un peu moins de 60 à plus de 100 élèves », raconte son directeur général, Cyril Faure.
L’école stéphanoise prévoit également de lancer de nouvelles formations dans les trois ans : l’une sur l’IA et la robotisation des procédés nucléaires, l’autre sur le « nouveau nucléaire » (conception de réacteurs, SMR).
Pour autant, des freins persistent : « Nous avons de très bonnes formations en France, mais pas assez d’étudiants. Chaque année, 40.000 étudiants sont diplômés d’une école d’ingénieur, là où il en faudrait 60.000. Le nucléaire, dans cette part, c’est environ 10% », oppose Emmanuelle Galichet, responsable de formation au Cnam, à Paris.
La chercheuse identifie encore le point noir de l’attractivité : « Notre écosystème de formations est déjà bien ficelé, nous avons de grandes écoles, des lycées techniques, de la formation professionnelle… Seulement, pour l’instant, on ne remplit pas les formations. Le véritable enjeu, c’est qu’il y ait plus de jeunes qui viennent se former aux métiers scientifiques et techniques ».
La présidente de l’association « Women in Nuclear » veut aussi alerter de la place des femmes dans ces métiers. Selon Vivatome, la part des salariées reste figée à 24% depuis 2018, contre 11% en 2011.
« Que les compétences arrivent au bon endroit, au bon moment »
D’autant plus que cette dynamique est censée s’étendre dans « le temps long » du nucléaire. Pour cela, il faut cadencer les besoins, pour « que les compétences arrivent au bon endroit, au bon moment ». Notamment en vue des chantiers des EPR2. Pour la représentante de Vivatome.
En Auvergne-Rhône-Alpes, c’est le cas du projet EPR2 au Bugey, avec celui de la ligne ferroviaire Lyon-Turin, nécessitant tous deux des compétences dans le BTP, le génie civil ou encore l’électricité. Le creusement du plus long tunnel ferroviaire transfrontalier au monde emploie à ce jour environ 2.500 personnes en Maurienne (Savoie), avec un pic attendu à 4.500 personnes dans trois ans.
Mais pour cela, encore faut-il travailler sur d’autres enjeux, comme celui du logement, ou encore la pérennité des emplois. Au Bugey, l’opposition et certains élus craignent que les 8.000 emplois projetés en 2035 s’étiolent à l’issue du chantier. L’industrie fait par ailleurs régulièrement appel à des travailleurs étrangers. « Dans l’ingénierie, les entreprises délocalisent déjà, comme sur les métiers techniques, où elles font venir des travailleurs, notamment de pays d’Europe de l’Est », confirme Emmanuelle Galichet, docteure en physique nucléaire et maître de conférence au Centre national des arts et métiers (Cnam).
« Il faudra faire attention à l’avenir, car ces pays relancent aussi le nucléaire chez eux. Ils ont également besoin de ces compétences, donc ce sera de plus en plus difficile. »
Au Bugey, ces questions seront notamment abordées lors du débat public sur les EPR2, qui débutera fin janvier.