« Médicaments du quotidien » : la souveraineté pharmaceutique au cœur de la cession de Biogaran

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(LA Tribune, 28/08/2024) Le fabricant lyonnais de médicaments génériques Benta s’est positionné en juin dernier pour reprendre les activités de Biogaran, qui pourraient être vendues par le groupe Servier. En lice aux côtés de deux laboratoires indiens et d’un fonds d’investissement britannique qui serait soutenu par Bpifrance, l’entreprise mise sur son outil de production, situé à Saint-Genis-Laval (Rhône), et son projet industriel pour séduire le groupe, mais aussi les pouvoirs publics.

C’est un peu David contre Goliath, en tout cas sur le papier : le fabricant lyonnais de médicaments génériques Benta Lyon, lui même revenu sur la pente ascendante depuis 2020 après plusieurs années de ballotement entre les groupes Sanofi, Famar, et désormais Benta, s’est positionné en juin dernier pour reprendre les activités de Biogaran, qui pourraient être cédées par le groupe tricolore Servier.

Une offre surprise pour cette société lyonnaise de 120 salariés, dans une transaction hautement sensible et scrutée de près par Bercy.

Biogaran constitue en effet le premier fabricant de médicaments génériques en France, avec 1.000 références et 32,5 % de parts de marché sur le médicament générique remboursé.

La société, qui n’emploie directement qu’environ 250 personnes dans l’Hexagone, indique par ailleurs vendre « une boîte de médicaments sur huit » en France, à raison d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires l’année dernière. Tandis que sa production est aujourd’hui réalisée à moitié sur le marché intérieur, à 40 % dans l’Union européenne et à 10 % dans le reste du monde par une quarantaine d’entreprises partenaires, dont Benta Lyon fait partie.

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Des chiffres vertigineux qui ont de quoi susciter l’intérêt de la société lyonnaise. Racheté en 2020 à la barre du tribunal de commerce par la holding française Benta SAS (rattachée au groupe libanais Benta), le site industriel retrouve aujourd’hui des couleurs.

De 8,3 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2022, l’entreprise entend toucher 24 millions d’euros cette année et recruter une trentaine de salariés supplémentaires.

Mais cela est-il suffisant pour reprendre les activités du géant français des génériques ?

Saisir le portefeuille de Biogaran

Avec son offre de 850 millions d’euros présentée en juin dernier (la « mieux disante »), portée aux trois quart par de la dette et complétée par un fonds d’investissement, l’entreprise veut se placer dans la course à la reprise de Biogaran face à d’autres poids lourds.

Pour cela, Benta Lyon met en avant les capacités de son outil industriel et de sa large gamme de produits, comprenant à ce jour une cinquantaine de références (sirops, gels, comprimés : tous génériques).

Le Lyonnais mise notamment sur sa capacité à augmenter très rapidement la cadence de production pour répondre à l’offre. Car à ce jour, seuls 7 à 8 % de la capacité totale de l’usine est utilisée, sur une base de deux équipes par jour.

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Face à Benta Lyon, figurent notamment deux laboratoires pharmaceutiques indiens, Torrent et Aurobindo, mais aussi le fonds d’investissement britannique BC Partners (également propriétaire du fabricant vendéen de compléments alimentaires Havea, et par le passé de Picard Surgelés), auquel se serait adossée la Banque publique d’investissements (Bpifrance) selon plusieurs médias dont Le Monde et Les Echos en juin dernier.

Un partenariat qui pourrait s’expliquer par la volonté de l’Etat français d’ajouter une coloration tricolore à l’offre britannique. Selon l’Agence France Presse, BC Partners aurait, dans son offre, « accepté un certain nombre de contraintes » dictées par le gouvernement français, dont le maintien en France du siège social de Biogaran et d’une grande majorité de la production des médicaments.

Souveraineté des médicaments

En effet, le principal enjeu du gouvernement est de garantir les approvisionnements en molécules et ainsi tendre vers une souveraineté pharmaceutique, en partie dans la branche des « médicaments du quotidien ». Des objectifs d’ailleurs inscrits dans sa stratégie publiée en février 2024, visant à « mieux faire face aux tensions d’approvisionnement en médicaments auxquelles de nombreux pays, dont la France, sont confrontés depuis l’hiver dernier ». Et dont a découlé la mise à jour, en juin 2024, de la liste des médicaments considérés comme « essentiels pour répondre aux besoins prioritaires des Français ». Liste dont fait par exemple partie le paracétamol.

La vente de Biogaran s’inscrit ainsi sous le regard du gouvernement. Fin mai, le Premier ministre Gabriel Attal avait d’ailleurs prévenu que « tout repreneur non européen » devait s’attendre à « des conditions drastiques » et se voir soumis à la procédure de contrôle des investissements étrangers en France.

Face à ce schéma, Benta Lyon souhaite à son tour constituer une alternative. La société dessine ainsi l’ambition de ramener les activités de Biogaran sur le territoire français. Pour cela, elle s’appuie notamment sur l’exemple phare du lancement de son propre paracétamol pelliculé 500mg, fabriqué à Saint-Genis-Laval (Rhône) – hors principe actif, provenant quant à lui des Etats-Unis – et désormais vendu auprès d’un peu plus de 150 officines en France.

Paracétamol qui vient d’obtenir, le 5 août, son remboursement par la sécurité sociale, ce qui ouvre à nouveau des perspectives à l’entreprise, car les praticiens peuvent désormais le prescrire sur ordonnance.

 

Une transaction éminemment politique

L’affaire a pris depuis quelques semaines une dimension tout à fait politique, notamment depuis les élections européennes et législatives, qui sont venues quelque peu déstabiliser la transaction.

Les membres du Comité économique et social (CSE) de Biogaran ont d’ailleurs écrits, dans une lettre ouverte adressée aux parlementaires le 16 juillet dernier, « craindre que le processus de cession soit irrémédiablement engagé dans les prochaines semaines, voire les prochains jours par les laboratoires Servier ».

Les représentants du personnels indiquent redouter des risques de « perte de souveraineté si la production est délocalisée ». Mais aussi « perdre en réactivité face à des risques sanitaires ». Des craintes également énumérées dans une pétition lancée le 11 juillet pour mobiliser l’opinion publique et qui a recueilli 32.886 signatures au 7 août.

L’Agence France Presse indiquait également, mi-juillet, qu’aucun dossier n’était alors déposé à Bercy pour faire intervenir la procédure de contrôle des investissements étrangers en France.

De même, sur le plan politique, seul le parti Les Républicains (LR) s’est pour l’heure exprimé. Le député Les Républicains (LR) de l’Isère, Yannick Neuder (réélu) et le président des LR, Eric Ciotti, ont ainsi envoyé un courrier au nom des parlementaires LR au Président de la République en avril dernier, soulignant que « les offres de rachat d’acteurs étrangers doivent nous appeler à la plus grande vigilance tant les perspectives d’une délocalisation massive de la production nationale assortie de la mise sous pavillon Indien de ce fleuron français constituerait un échec de l’État à assurer notre souveraineté industrielle et sanitaire ».