La réindustrialisation de la France marque le pas

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(LA Tribune, 22/09/2024) La machine de la réindustrialisation en France semble s’enrayer, selon l’étude dévoilée ce dimanche soir par le cabinet Trendeo qui se concentre sur le premier semestre 2024. Si l’investissement n’a jamais été aussi élevé, le nombre d’ouvertures d’usines baisse, tandis que les fermetures augmentent par rapport à l’année précédente. Conséquence, le solde net des emplois industriels n’a jamais été aussi faible depuis quatre ans. Les détails.

La fin d’un rêve, celui d’une France qui redevient une puissance industrielle, ou un simple coût d’arrêt d’une dynamique engagée depuis une poignée d’années ? La réindustrialisation de la France marque le pas, à en croire une toute nouvelle étude du cabinet Trendeo, spécialisé sur l’analyse de données économiques.

Dévoilée ce dimanche soir, l’étude d’une vingtaine de pages démontre clairement un fort ralentissement des ouvertures d’usines dans le pays sur l’année 2024, après une dynamique moins importante déjà observée en 2023. Selon elle, le solde net entre les « annonces » d’ouvertures et de fermetures d’usines est positif de 18 unités sur le premier semestre 2024. Mais ce chiffre est en baisse « de 30% par rapport au premier semestre 2023 ». Selon Trendeo, les deux courbes se sont même rapprochées ces derniers mois : « Les ouvertures d’usines ont baissé de 4% et les fermetures ont augmenté de 9% ».

Plus inquiétant, la dynamique est négative depuis le mois d’avril. Entre le mois de la fête de Pâques et août, le solde net de l’indicateur de Trendeo se situe à -10 et donc une tendance à la destruction de sites industriels sur l’ensemble de la France plutôt que la création.

Plusieurs annonces ont marqué l’économie française ces dernières semaines, comme la fermeture prochaine de l’usine Steris Le Haillan à Bordeaux et la disparition d’une centaine d’emplois. Au cours de l’été, l’équipementier automobile Bosch a aussi annoncé la fermeture de son usine de Mondeville (Calvados), pour ne citer que ces exemples.

Trendeo

Graphique issu de la nouvelle étude du cabinet Trendeo.

Dans l’industrie, une situation disparate selon les secteurs

Sans surprise, cette dynamique qui prend une mauvaise direction se ressent sur la création nette d’emplois industriels, point sur lequel le cabinet Trendeo dispose également d’un indicateur. Selon les auteurs, la France a créé exactement 9.597 emplois dans la « production industrielle » sur les huit premiers mois de l’année 2024.

Au premier abord, cela peut sembler une bonne performance dans un contexte d’incertitudes politiques qui a provoqué un certain attentisme chez les chefs d’entreprises. Seulement, c’est le plus faible solde net entre créations et destructions d’emplois industriels en France depuis la crise sanitaire de la Covid-19 (plus de 15.000 destructions d’emplois cette année-là). À titre de comparaison, l’année 2021 avait permis de créer plus de 17.000 emplois industriels en France, puis près de 27.000 l’année suivante et enfin quasiment 21.000 en 2023.

Par secteur, plusieurs situations sont à souligner. Si celui des équipements électriques est celui qui crée le plus d’emplois au premier semestre 2024 (près de 4.000 comme sur les six premiers mois de 2023), c’est tout particulièrement grâce aux projets de production de batteries. L’industrie pharmaceutique jouit aussi d’un solde positif de 700 emplois en 2024, après une année précédente complexe (-400). À l’autre bout du classement, l’industrie automobile quant à elle fait figure de mauvais élève, notamment en raison de la mauvaise santé de ses sous-traitants et le difficile passage à l’électrique (solde négatif de 469 emplois). Par ailleurs, l’industrie aéronautique et spatiale, après une année 2023 faste (+3.889), connaît un fort ralentissement (+1.867) de ses créations de postes, la filière aérospatiale étant embourbée dans des problématiques de trésorerie.

Trendeo

Graphique issu de la nouvelle étude du cabinet Trendeo.

Des investissements qui gonflent

Alors que ces dynamiques observées sur les ouvertures d’usines et l’emploi industriel créé pourraient laisser penser que l’investissement diminue, c’est bien tout le contraire. Jamais l’investissement n’a été aussi élevé depuis 2009 à en croire Trendeo, qui signale que les montants injectés dans l’économie avoisinent les 50 milliards d’euros sur les huit premiers mois de l’année 2024.

« Ces évolutions en sens contraire s’expliquent par une hausse continue de l’investissement moyen par projet. Cette hausse de l’investissement moyen est principalement un effet de la réindustrialisation. L’industrie, plus capitalistique, représente une part croissante des montants investis : en tendance on passe de 25% de l’ensemble de l’investissement en 2009, année de crise, à près de 50% en 2024 », analyse le cabinet.

Quelques jours après la publication du rapport Draghi sur la compétitivité européenne, cette nouvelle étude du cabinet Trendeo démontre encore une fois que les investissements pour refaire de la France une puissance industrielle devront être bien plus importants.

« Nous sommes certes dans une phase de croissance de l’industrie en volume, mais celle-ci est globalement équivalente au reste de notre économie et surtout largement moindre que celle de nos pairs européens. C’est très bien d’avoir, comme l’Europe et comme le souligne la Rapport Draghi, deux piliers « classique » : une politique d’accompagnement de la décarbonation (et plus généralement de la transition écologique) et une politique d’innovation de rupture (…) En sus, nous avons besoin d’un troisième pilier, un pilier qui nous manque et qui réponde à notre singularité : une politique de densification notre tissu productif, pour accompagner tous les projets des PMI et des ETI ancrées dans les territoires », partageait vendredi soir, sur le réseau social Linkedin, Olivier LLuansi, auteur tout récemment du livre « Réindustrialiser, le défi d’une génération », aux éditions Les Déviations.

En début d’année 2023, l’expert avait réalisé une étude pour La Fabrique de l’Industrie, portant sur « le potentiel caché des territoires » dans cette quête de réindustrialisation de la France. L’une des principales conclusions de l’étude repose sur le fait que la grande majorité des investissements productifs dans les territoires sont sous les radars de tous les acteurs publics et ne sont donc pas accompagnés.

Trendeo

Graphique issu de la nouvelle étude du cabinet Trendeo.