
Ajouter aux favoris(La Tribune, 15/10/2024) ENQUÊTE. Alors que la 90e édition du Salon de l’automobile vient de s’ouvrir, la filière espère retrouver un nouveau souffle. Mais il faudra faire vite, car toute la chaîne de l’industrie automobile souffre d’une difficile transition vers l’électrique et d’une concurrence internationale acharnée. Depuis plusieurs mois, les difficultés financières s’amoncellent chez les équipementiers en France comme en Auvergne-Rhône-Alpes, région concentrant le plus de salariés et d’entreprises du secteur, après l’Ile-de-France et le Grand-Est.
Selon la Fédération des Industries des équipements pour Véhicules (Fiev), 56.498 personnes travaillaient en France pour des équipementiers automobiles au 31 décembre dernier. Dont 6.374 en Auvergne Rhône-Alpes, répartis dans 47 entreprises.
Des chiffres qui placent la région au troisième rang national pour ce secteur, derrière l’Île-de-France (9.164 salariés pour 43 entreprises) et le Grand-Est (9.158 salariés pour 41 entreprises). Parmi les grands employeurs : Efi Automobile, Valeo, Bontaz, Dumarey, Jtekt, ARaymond, Bosch, etc.
Et ce n’est là que la partie émergée de l’iceberg automobile puisqu’en réalité, tous métiers et niveaux de sous-traitance confondus, la filière automobile pèse pour 65.000 emplois dans la région, selon une analyse stratégique de la filière réalisée par le cabinet KPMG, fin 2022.
Une filière automobile en difficulté
Cette omniprésence de l’automobile fragilise aujourd’hui le tissu local.
« La situation est délicate : il règne un fort climat d’incertitude, avec un « stop and go » qu’on ne retrouve pas dans les autres branches d’activité. Les grands équipementiers sont en première ligne, mais avec un ruissellement sur leurs réseaux de fournisseurs et de sous-traitants », observe Kathie Werquin, directrice régionale de la Banque de France.
« Auvergne Rhône-Alpes concentre un grand nombre d’acteurs de l’automobile, ce qui provoque un effet loupe. C’est le cas aussi dans la région Grand-Est », confirme Jean-Louis Pech, président de la Fiev.
Alors que l’équivalent d’une année de ventes d’automobiles été perdu, en France, depuis 2019, comme le rappelle Luc Chatel, le président de la Plateforme Automobile (lobby organisateur du salon de l’automobile), les équipementiers automobiles doivent faire face à un fort ralentissement des chaînes de production.
Valeo : le site de Saint-Quentin Fallavier menacé
Premier concerné : Valeo, qui, après l’annonce de la suppression de 1.000 postes à l’échelle mondiale en début d’année, avait affiché le mois dernier la volonté de s’alléger de trois de ses usines françaises. Dont celle de Saint-Quentin Fallavier en Isère (200 salariés), jugée trop peu rentable. Créée en 1989 autour d’une activité de fabrication de démarreurs, celle-ci avait été reconvertie sur les motorisations hybrides.
Après une dizaine de jours d’un mouvement social tendu, la grève a été levée en fin de semaine dernière. La direction n’a pas répondu à nos sollicitations mais, selon une source syndicale, des annonces devraient avoir lieu le 21 octobre prochain à l’occasion d’un CSE européen.
Si la fermeture du site venait à être annoncée, un PSE devrait alors être ouvert, avec quatre mois de recherche d’un repreneur, en vertu de la loi Florange.
« Valeo a été le premier à officialiser les difficultés dans la région, mais presque tous les équipementiers sont sur le fil. On ne note pas encore de grosse défaillance dans la région, mais nous craignons un effet domino. C’est la première fois que j’assiste à un tel niveau de tension », analyse Frédéric Vion, président du syndicat CFE-CGC de la Métallurgie du Rhône et de l’Ain et représentant du syndicat au Conseil Stratégique de Filière Automobile.
Efi, Bosch, Dumarey et les autres
Valeo est loin d’être le seul point rouge sur la carte régionale. En mai dernier, l’Allemand Bosch avait annoncé sa décision de fermer son usine haut-savoyarde de Marignier (150 salariés), spécialisée dans l’assemblage des systèmes de direction assistée. Un PSE est en cours.
La situation n’est certes pas comparable chez Efi Automotive, fournisseur de composants électroniques et mécatroniques, mais l’ETI familiale (1.500 salariés dont 600 à Beynost, dans l’Ain) a dû se résoudre à une restructuration annoncée fin 2023, qui prévoit notamment la suppression de 72 postes.
Une question de « survie », selon Béatrice Schmidt, pdg de l’entreprise créée par son arrière-grand-père en 1936 (ex Electricfil). « La filière automobile française connaît aujourd’hui la transformation la plus profonde de son histoire. Nous devons nous adapter et impérativement réduire nos coûts ».
La dirigeante se dit aujourd’hui confrontée à une pression économique sans précédent.
La problématique s’étend à presque tous les départements de la région. La Loire, département très industriel, n’est pas épargnée. Un an après la liquidation du stéphanois ZF PWK Mecacentre (pièces de chassis) et de ses 178 emplois, l’avenir de l’ex-site ZF Bouthéon (300 salariés) à Andrézieux-Bouthéon (boîtes de vitesses) repris par le Belge Dumarey Powerglide à l’automne 2023, suscite aussi des inquiétudes.
Selon nos informations, un droit d’alerte a été activé par le CSE en raison d’une baisse significative d’activité. Néanmoins, aucune mesure de chômage partiel ou de restructuration n’a encore été avancée.
Inquiétudes chez Jtekt
L’inquiétude converge désormais vers le poids lourd Jtekt et ses quelque 1.200 salariés implantés à Irigny, en région lyonnaise. Le site, qui avait grimpé jusqu’à 2.000 salariés, abrite une unité de fabrication de systèmes de direction et le siège européen de la filiale de Toyota. La suppression d’une centaine de postes a été annoncée aux salariés en début d’année. Les deux-tiers ont été réalisés via des mesures de départs volontaires, des départs à la retraite anticipés ou des prêts de personnel.
« La dernière marche d’une trentaine de personnes sera plus difficile à mettre en œuvre sans mesure douloureuse », craint Frédéric Vion, par ailleurs délégué syndical CFE-CGC chez Jtekt Irigny, syndicat majoritaire de l’organisation.
Mais au-delà de ce plan, c’est l’avenir même du site qui interroge, face à la surcapacité européenne du groupe et à ses mauvais résultats financiers. En 2023, le chiffre d’affaires de Jtekt Europe s’était établi à un milliard d’euros avec un résultat net de – 38 M€. Un plan d’économies en Europe et aux Etats-Unis a été avancé, sans que les détails de mise en œuvre ne soient communiqués.
La semaine dernière, le nouveau président de Jtekt Corporation, Yoshihito Kondo, s’est rendu à Irigny dans le cadre d’une tournée européenne et américaine. Un autre membre du comité de direction est attendu dans les prochains mois. « Nous nous attendons à des annonces au premier trimestre 2025. De quelle nature ? Nous ne savons pas encore », lance Frédéric Vion.
Contactée, la direction de Jtekt Europe a simplement glissé qu’elle ne niait pas les difficultés actuelles rencontrées par les équipementiers automobiles mais espérait atteindre la réduction d’effectifs annoncée, sans licenciement. Elle indique aussi travailler sur des sujets de diversification, notamment dans le vélo.