
Ajouter aux favoris(La Tribune, 31/10/2024) C’est une première mondiale suivie de près par l’industrie textile, en quête d’une économie circulaire. La biotech Carbios, implantée à Clermont-Ferrand, et ses partenaires, dont Puma et Patagonia, dévoilent le premier vêtement polyester entièrement confectionné à partir de déchets textiles. Du « fibre à fibre » rendu possible grâce à une technologie de recyclage chimique. Une avancée qui pose également, en bout de ligne, la question de la collecte de cette nouvelle matière première.
C’est un t-shit d’un blanc immaculé. Difficile de s’imaginer qu’il a été fabriqué à partir de morceaux de tissus usagés mélangés et colorés. Et pourtant, ce vêtement en polyester a été confectionné à 100% à partir de déchets textiles et donc de fibres recyclées. C’est une avancée majeure et une première mondiale dans le recyclage chimique du textile. Ce t-shirt n’a, en effet, pas nécessité de bouteilles, d’emballages ou de plastique vierge, comme c’est le cas le plus souvent pour le polyester recyclé. Ici, on mise sur une boucle fermée.
A l’origine de cette innovation, Carbios, une biotech pionnière dans le recyclage biologique du plastique et des textiles. L’entreprise, implantée à Clermont-Ferrand, développe des procédés à base d’enzymes.
« Ce t-shirt est une preuve de concept. Cela montre que c’est possible et qu’on est capable de faire du « fibre à fibre ». Nous travaillons sur les polyesters depuis presque sept ans, c’est très complexe techniquement. Il faut la bonne protéine pour découper les matériaux », explique Emmanuel Ladent, directeur général de Carbios.
Des grandes marques engagées dans ce projet
Le polyester est ainsi déconstruit en ses éléments constitutifs, qui sont ensuite ré-assemblés afin de produire un polyester biorecyclé, dont la qualité est identique à celle du polyester vierge, à base de pétrole. Le t-shirt, aujourd’hui dévoilé, a même été conçu à partir de déchets contenant du polyester, mais aussi des mélanges de coton ou d’élasthane contaminés par différents traitements (tels que des hydrofuges durables) et colorants, complexifiant encore la démarche.
L’opération a été réalisée dans le démonstrateur industriel de Carbios, situé à Clermont-Ferrand et opérationnel depuis 2021. Pour produire ce t-shirt, l’entreprise s’est entourée de grandes marques du textile, réunies dans un consortium composé de Patagonia, On, PUMA, Salomon, et PVH Corp (Calvin Klein).
« Ces grandes marques sont très engagées dans l’économie circulaire et dans le « fibre à fibre ». Ces partenariats nous ont permis de lever bon nombre d’obstacles techniques afin de réaliser cette prouesse technologique. Les entreprises nous ont envoyé des rouleaux textiles et des chutes de découpe de production et nous ont apporté, notamment, leur expertise sur la qualité des fibres », détaille Emmanuel Ladent.
Passage à l’échelle industrielle
Si de grands noms se sont associés à ce projet, c’est que l’industrie textile cherche, de plus en plus, à se tourner vers l’économie circulaire.
« Le souhait de Puma est que 100 % de notre polyester provienne de déchets textiles (…) Nous devons maintenant travailler ensemble pour faire en sorte de déployer cette technologie afin de maximiser son impact », souligne Anne-Laure Descours, directrice du sourcing de la marque.
Déployer cette technologie, c’est justement le prochain défi de Carbios.
« Il reste à mettre tout cela à grande échelle et que la technologie soit adoptée par un grand nombre d’industriels, des fabricants et fournisseurs de fibres », précise le directeur général de Carbios.
Sa première usine commerciale, la toute première au monde à recycler du PET par voie enzymatique à l’échelle industrielle, est en cours de construction à Longlaville dans le Grand-Est. Elle devrait être opérationnelle en 2026. « Ce qui signifie que des vêtements polyester, confectionnés à 100% à partir de déchets textiles, pourraient être commercialisés d’ici quelques années. Cette usine sera capable de traiter 50.000 tonnes de déchets PET (polytéréphtalate d’éthylène, ndlr) par an, soit l’équivalent de 300 à 400 millions de t-shirts ou 2 milliards de bouteilles qui pourraient être fabriqués », poursuit le dirigeant, qui indique que produire un t-shirt via cette technologie n’aura qu’un impact minoritaire sur le coût final du produit.
Reste à finaliser les contrats de licence. Plusieurs lettres d’intention avec des producteurs de PET en Chine, Turquie et Royaume-Uni ont déjà été signées, indique l’entreprise.
La question du gisement de matières premières
Mais pour parvenir à déployer ce recyclage, encore fait-il avoir un gisement de déchets textiles.
« Cette technologie représente un immense potentiel. Mais cela ne fonctionnera que si on travaille en amont sur les filières de collecte notamment », analyse Andrée-Anne Lemieux, directrice du développement durable à l’Institut Français de la Mode (IFM).
La plus grande partie du polyester recyclé reste issue de bouteilles en plastique. Sur les 92 millions de tonnes de déchets textiles collectés par an dans le monde, seulement 1 % est recyclé en nouvelles fibres textiles.
« Les chiffres sont alarmants. La collecte des déchets est insuffisante et le tri reste très artisanal, contrairement à d’autres secteurs qui ont industrialisé le processus comme dans le plastique ou le papier », poursuit l’experte.
Cet enjeu est primordial, alors que d’autres entreprises travaillent aussi sur du recyclage mécanique des déchets textiles, en défibrant des vêtements usagés. Aucune législation n’impose, aussi, aux marques d’inclure un pourcentage de matières premières recyclées dans leurs vêtements, contrairement à d’autres industries comme l’emballage.
« La législation est timide, or cela aiderait à développer les filières de recyclage », souligne Emmanuel Ladent.
« Cela pourrait être un levier mais le changement doit être plus systémique », plaide, de son côté, Andrée-Anne Lemieux de l’IFM avant de poursuivre. « Cela doit aussi passer par un changement du secteur privé. Les entreprises de la mode doivent notamment prendre plus en compte la fin de vie du vêtement dès sa conception… »