« Les NPEC sont très bas, ce qui entraîne l’abandon de certaines formations en apprentissage » (Philippe Grassaud, Eduservices)

(AEF Info) « Les CFA sont confrontés à un déséquilibre entre l’exigence réglementaire, les besoins d’innovation, l’inflation administrative des obligations nouvelles et la raréfaction des ressources », analyse Philippe Grassaud, président d’Eduservices (1), pour AEF info le 23 septembre 2026. « Les NPEC sont très bas, ce qui entraîne l’abandon de certaines formations en apprentissage qui ne sont plus rentables », souligne‑t‑il. Pour les « sauver », « il faudra un effort conséquent des employeurs » et peut‑être « envisager » que les apprentis payent des frais d’inscription. « Dans un contexte politique qui n’invite pas au rationnel », il regrette « la peur » de l’administration de pousser le débat sur la participation obligatoire de 750 euros des employeurs compensée par une prime. Concernant Qualiopi, il espère que « le brouillon d’application » du décret paru au Journal officiel du 4 août sera amendé.

Visuel principal Philippe Grassaud, président d'Eduservices.
Philippe Grassaud, président d’Eduservices.Crédit image :  Eduservices

AEF info : Comment voyez‑vous aujourd’hui l’apprentissage dans l’enseignement supérieur, notamment après les baisses successives de NPEC ?Philippe Grassaud : Nous avons l’espoir d’une stabilité, grâce à l’action des ministres du Travail, de la Formation professionnelle et de l’Enseignement supérieur, qui cherchent à remettre de la sérénité. Mais ils se heurtent à une forte contrainte budgétaire et à une instabilité politique qui génèrent des situations absurdes. Les NPEC sont très bas, ce qui entraîne l’abandon de certaines formations en apprentissage. Les CFA sont confrontés à un déséquilibre entre l’exigence réglementaire, les besoins d’innovation, l’inflation administrative des obligations nouvelles et la raréfaction des ressources. Pris dans un effet ciseaux entre les charges qui montent et les ressources qui baissent.Avec des NPEC qui ont pu varier de moins 30 % à ‑ c’est plus rare ‑ plus 30 %, il y a des formations que l’on ne peut plus assurer. C’est vraiment dommage car le gros avantage de l’apprentissage est d’amener à l’enseignement supérieur et à l’emploi stable, et correctement rémunéré, des populations qui n’y avaient auparavant pas accès. Aujourd’hui, nous devons gérer la désillusion des jeunes confrontés à nouveau au chômage.Pour sauver ces formations en apprentissage, il faudra un effort conséquent des employeurs. Ces derniers, déboussolés par un va‑et‑vient constant des NPEC et par des primes plus frileuses qu’avant sur l’apprentissage, restent plus que jamais en demande de compétences. Je pense notamment aux formations transversales que les branches ne financent pas assez, ne les jugeant pas prioritaires. Ces entreprises accepteraient‑elles de payer des restes à charge un peu plus élevés sur des formations qu’elles jugent prioritaires ? Peut‑être faudra‑t‑il envisager aussi que les apprentis payent des frais d’inscription, comme c’est la tendance dans les universités et les écoles d’ingénieurs ?

« Nous cherchons des méthodes pour faire payer le moins possible les jeunes qui seraient obligés de renoncer à leur formation. »

AEF info : Vous observez donc que certains organismes ferment des formations en apprentissage et ouvrent des formations initiales classiques ?Philippe Grassaud : Il n’y a plus aujourd’hui un seul organisme de formation qui ne mette pas en place une proposition de formation initiale en mode payant, à la place de certaines formations en apprentissage qui ne sont plus rentables. Nous cherchons des méthodes pour faire payer le moins possible les jeunes qui seraient obligés de renoncer à leur formation. On pourrait par exemple imaginer de substituer des stages de longue durée à l’apprentissage.A

 

EF info : À quelles situations « absurdes » faites‑vous référence ?Philippe Grassaud : Par exemple les750 € de la participation obligatoire des employeurs que les CFA doivent facturer aux entreprises, lesquelles reçoivent par ailleurs une prime de 750 €. Ne peut‑on pas annuler cette opération à somme nulle mais qui génère au passage un énorme travail de facturation ? J’ai posé la question au cabinet à Matignon qui m’a répondu que cela évite d’avoir à payer 750 € plus tôt par les Opco. En clair, il faut pérenniser une absurdité pour un report de trésorerie !Cette disposition, inscrite dans le PLF 2025, devrait être reconduite. L’administration a peur de pousser le débat sur ce sujet, dans un contexte politique qui n’invite pas au rationnel et d’avoir à gérer des incohérences aux conséquences encore plus graves. Nous aurions pourtant besoin de vrais débats pour définir une politique de compétences et du développement des jeunes. Je m’évertue à lire les programmes des politiques les plus en vue et, malheureusement, les chapitres sont très légers sur le sujet.

 

AEF info : Comment voyez‑vous le nouveau décret Qualiopi ?Philippe Grassaud : Ce nouveau décret est très exigeant avec ses 33 critères. Se mettre en conformité demande un gros travail. Nous venons d’avoir accès au brouillon d’application de la version 10 du 1er août. Nous espérons qu’il sera largement amendé et que c’est vraiment un brouillon. Car si ce n’est pas le cas, certains indicateurs présentent un risque fort d’augmentation des coûts, de complexification organisationnelle et de remise en cause du modèle actuel des CFA. Il paraît même inconcevable que des certificateurs Qualiopi puissent auditer cela en l’état. Je me réfère aux indicateurs 13, 15, 19, 20 et 27.En outre, les contrôles se multiplient : Igas, DGCCRF, direction régionale des populations, Opco… Je vois des agences de contrôle dont je ne connaissais pas l’existence. Nous sommes désormais entre plusieurs marteaux et l’enclume… Bien sûr il faut faire un bon usage des deniers de l’État. Mais attention à ce que les contrôles ne partent pas chacun dans une libre interprétation. Il faudrait un code pour guider les contrôleurs. Finalement, les patrons de CFA passent plus de temps à gérer les contrôles qu’à faire leur métier.

Le projet de loi sur la régulation de l’enseignement supérieur « promettait pourtant d’accomplir une révolution en permettant au MESRE de prendre enfin en compte l’enseignement supérieur à vocation professionnelle ».

AEF info : Le projet de loi de régulation de l’enseignement supérieur n’est toujours pas inscrit à l’agenda de l’Assemblée nationale, qu’en pensez‑vous ?Philippe Grassaud : Que c’est un très mauvais signal et qu’il ne sera sans doute pas étudié… Ce texte promettait pourtant d’accomplir une révolution en permettant au MESRE de prendre enfin en compte l’enseignement supérieur à vocation professionnelle et de mieux travailler avec le ministère du Travail. Beaucoup de dérives étaient venues justement de ce que le MESRE n’avait jusque‑là pas considéré l’existence de notre secteur d’activité. Pour autant nous n’avons pas tout perdu, il y a par exemple le repositionnement du HCERES, l’émergence d’idées intéressantes…

(1) Philippe Grassaud préside le groupe Eduservices, dont sa fille Caroline Grassaud est devenue officiellement directrice générale le 1er septembre. Il a présidé l’association 3E de 2020 à 2025. Antoine Prodo lui a succédé.