Défaillances : l’envolée touche de plein fouet la région Auvergne Rhône-Alpes

(La Tribune, 27/09/2024) ENQUÊTE. Inflation, croissance économique en berne, échéance des remboursements des PGE… En cette rentrée, les indicateurs économiques ne sont pas au beau fixe du côté des entreprises, et la région Auvergne Rhône-Alpes n’y fait pas exception. À l’issue d’une période d’incertitude politique, le contexte morose se traduit par l’inquiétude grandissante de certains secteurs. Avec en première ligne, l’automobile, l’immobilier ou encore le commerce de proximité et des dossiers qui peuvent toucher des acteurs de plus grande taille.

Première région industrielle française avec 14,3 % de l’emploi total consacré à l’industrie (soit 520.600 salariés, un chiffre qui la place devant l’Île-de-France qui en compte 443.000), Auvergne Rhône-Alpes n’est pas épargnée par les soubresauts du contexte économique actuel. Alors que plusieurs acteurs de l’automobile (Valeo, EFI automotive, Bosch…), de la chimie (Vencorex), de l’immobilier (avec AST Group), de la distribution (avec la très récente faillite du fabricant de canapés Diva Salons) ou encore de l’industrie lourde (Niche Fused Alumina) sont déjà touchés par des procédures collectives ou des réductions d’effectifs, les indicateurs sont actuellement suivis de près au sein du tissu économique.

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À la barre du tribunal de commerce de Lyon, le président Bruno Da Silva, contacté par La Tribune, projette sur son périmètre « un atterrissage du nombre de procédures collectives à la hausse d’ici la fin d’année de 16% par rapport à 2023. Nous devrions enregistrer près de 1.800 jugements d’ouverture de procédures collectives, dont 80% sont habituellement des liquidations judiciaires ». Un chiffre qui pourrait mener selon lui à la destruction de 6.600 à 7.000 emplois sur Lyon, et qui traduirait en premier lieu un effet de rattrapage attendu par la crise Covid.

« Sur les années 2020 à 2022, il nous a manqué 1.450 défaillances d’entreprises par rapport aux années normatives antérieures. L’an dernier, nous sommes revenus à un niveau historique majoré de 150 procédures collectives, et en 2024, nous en aurons probablement 350 de plus. Même si on l’explique, ce chiffre n’en demeure pas moins important, car les défaillances ont un impact sur les chefs d’entreprises, leurs salariés, les familles, mais aussi sur tout un écosystème de fournisseurs et de sous-traitants », ajoute-t-il.

Vers un effet rattrapage post-Covid ?

Le président de l’ordre des experts comptables AURA, Damien Cartel, abonde en ce sens : « Il existe un effet de rattrapage des années précédentes, où le nombre de défaillances d’entreprises était bien plus faible, du fait des aides, des PGE, etc, mais nous ne sommes donc pas non plus sur un scénario catastrophe ».

D’après la Banque de France, le sujet des prêts garantis par l’Etat (PGE) constitueraient surtout un caillou dans la chaussure des entreprises déjà fragiles et dont certaines n’auraient peut-être pas survécu si longtemps, sans PGE. Au 30 juin dernier, il restait 7,4 milliards d’euros de PGE à rembourser en AURA (soit 42% des montants de prêts contractés). En France, le ratio est de 39%.

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En revanche, Damien Cartel note qu’il existe des difficultés que l’on ne voyait pas auparavant, « comme le commerce de proximité, de centre-ville, où là les défaillances se multiplient. Et bien sûr, le bâtiment et la construction neuve, qui sont tous des secteurs impactés aujourd’hui ». Avec l’arrivée également de plus gros joueurs en difficulté. « Aujourd’hui, on voit arriver de très gros dossiers, là où auparavant, ils étaient surtout de plus petite taille. »

Un contexte mutlifactoriel qui pèse

Le président du tribunal de commerce de Lyon pointe un faisceau de facteurs qui auraient contribué à cette situation : la hausse des PGE bien sûr, mais aussi la hausse des taux d’intérêts et l’inflation galopante, les évolutions en dents de scie des matières premières et des coûts de l’énergie, ou encore les grandes mutations sectorielles (automobile, immobilier, commerce de proximité, digitalisation…).

« Les PGE sont conjugués à des transformations plus larges comme celles du commerce de détail et de l’hôtellerie-restauration, qui ont pâti à la fois de l’inflation, des difficultés d’accès aux centre-ville, du télétravail, du développement du digital, de l’up-cycling… Toutes se percutent dans un espace temps très court puisque l’on assiste à de vraies ruptures entre 2020 et 2024. Sans compter l’incertitude politique actuelle, qui n’est pas de nature à rassurer les chefs d’entreprise », énumère Bruno Da Silva.

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Kathie Werquin, directrice régionale de la Banque de France, rappelle que la région Auvergne Rhône-Alpes se situe, comme le reste de la France, sur une sorte de « faux plat de croissance », à savoir « une « performance insuffisante », mais finalement, pas si mauvaise au vu du contexte monétaire et de l’augmentation des taux d’intérêt ».

Pour Gilles Courteix, président du Medef Lyon, c’est le contexte d’incertitude politique qui s’est traduit en quelque sorte sur le plan économique :

« Depuis le mois de juin et la dissolution, il y a eu une bascule. On le voit dans le sondage que nous avons fait : 83% des entreprises s’inquiètent en raison de cette dissolution avec des inquiétudes sur la visibilité. Car il n’y a pas de visibilité. Or, quand un entrepreneur n’en a pas, il se rétracte : il y a donc des projets à l’arrêt et des gels d’embauche, en l’attente d’avoir une meilleure visibilité ».

Le bâtiment en tête des secteurs touchés

Un tableau qui pénalise en particulier certains secteurs de l’économie régionale, avec des variables d’ajustement différentes.

Dans le périmètre du tribunal de commerce de Lyon, quatre à cinq secteurs font 80% des défaillances d’entreprises : il s’agit de la construction et la promotion immobilière, du commerce de détail, suivis par l’hôtellerie-restauration et l’industrie.

Touché de plein fouet à l’échelle nationale par une crise de la production de logements sans précédent, le secteur immobilier (regroupant à la fois la transaction, les notaires, les cabinets d’études) peine à relever la tête.

« La rénovation énergétique résiste, malgré toutes les problématiques liées à Ma Prime Renov’. En revanche, sur le neuf, les entreprises souffrent beaucoup actuellement. De manière globale, sur le bâtiment, nous constatons une accélération des défaillances : au cours des 12 derniers mois, on a enregistré 1.600 entreprises défaillantes, soit 35% de plus que l’an dernier. Nous dépassons même les niveaux de 2019, et la tendance s’accélère de plus en plus », souffle Samuel Minot, président Fédération du Bâtiment Auvergne Rhône-Alpes.

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Résultat : en un an, le bâtiment français aurait perdu 2% de ses effectifs. Le patron de la filière du bâtiment observe des délais de paiement qui s’allongent et une commande publique qui n’est pas au rendez-vous. « Toute la chaîne se tend ». Et selon lui, la situation n’est pas prête de s’améliorer, la filière s’apprête à entrer dans une nouvelle phase de dégradation. « Cela a commencé avec l’amont, les promoteurs notamment comme AST et petit à petit ça ruisselle sur le gros œuvre et le second œuvre ».

L’industrie, première caisse de résonance

Au sein du tissu industriel, la situation semble plus contrastée. Heurtés par les fluctuations des marchés mondiaux et la prudence (voire le gel) de certains gros investissements, certains secteurs pourvoyeurs de plusieurs centaines d’emplois comme les aciéristes, enregistrent actuellement des effets de cycle qui, même s’ils sont anticipés, arrivent à un mauvais moment.

« Certaines filières se portent bien : l’aéronautique, qui a d’ailleurs du mal à suivre la demande, le ferroviaire, l’armement, etc. D’autres sont en grande difficulté, c’est le cas notamment des entreprises qui travaillent avec le BTP. Et nous nous attendons à des plans de grande envergure dans l’automobile. Ces deux secteurs en difficulté viennent fragiliser nos entreprises de la métallurgie », explique Bruno Voland, président de l’UIMM Lyon Rhône et dirigeant de Tra-C Industrie.

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À l’heure où le niveau gouvernement Barnier se met en ordre de marche, les attentes des différents secteurs sont donc fortes. Et les craintes également :

« Jusqu’avant l’été, 90% des liquidations concernaient les entreprises de moins de 10 salariés. Là, on commence à avoir des dossiers comme le chimiste Vencorex, cela va toucher des entreprises plus importantes. Et il y a aussi des effets en cascade : quand il y a des entreprises en difficulté, ses sous-traitants, fournisseurs sont aussi touchés car ce sont des paiements qui ne sont pas effectués », détaille Gilles Courtex, président du Medef Lyon.

C’est notamment le cas de la plateforme chimique de Jarrie en Isère, qui redoute laque les difficultés de Vencorex n’entraînent avec elles d’autres acteurs comme le voisin Arkema. Ou de l’industrie automobile, où la chute des ventes des voitures neuves conjuguées à la hausse des coûts pour prendre virage de l’électrique a mis plusieurs acteurs régionaux dans le rouge : Bosch, Valeo ou encore EFI automotive

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Chez Jtekt Irigny par exemple, l’inquiétude est grande chez les salariés qui ont vu fondre leurs effectifs ces dernières années pour atteindre désormais 1.200 emplois, contre 2.000 il y a encore quelques années. Pas de plan social annoncé pour le moment pour le site lyonnais de l’équipementier automobiles, mais des départs « encouragés ». « En mars, on nous avait indiqué que notre site était en sureffectif de 90 personnes. Des mesures incitatives ont été mises en place, il y a clairement une volonté affichée de réduire le nombre de salariés ici. Et au dernier CSE, la direction a finalement reconnu que si les départs volontaires étaient insuffisants, il faudrait bien en arriver à un PSE », confie ce représentant syndical CGT.

Les craintes sur les prochains mois

Sans oublier le secteur du commerce et de la restauration, qui pâtit de l’inflation et de la baisse du pouvoir d’achat des ménages, mais aussi des transformations évoquées par le président du tribunal de commerce de Lyon : « difficultés d’accès aux centre-ville, essor du télétravail, digitalisation ainsi qu’une météo particulière avec l’absence d’un véritable printemps et été indien cette année… »

« Depuis la rentrée, la situation des restaurateurs est catastrophique : il ne se passe rien. Donc les cuisinistes ne tournent pas, les vendeurs de vin ne tournent pas… Tout cela crée une spirale négative », abonde Gilles Courteix.

Même si le président du Medef du Rhône concède que le tissu industriel d’Auvergne Rhône-Alpes peut se montrer lui aussi particulièrement diversifié et résilient : « Nous avons un territoire dynamique, solide économiquement et innovant et dans tous les secteurs : industrie, commerce, BTP, immobilier. On représente presque toutes les activités, ce qui est une force pour traverser la période actuelle. »

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Pour la fin d’année, tous les yeux sont tournés vers un possible frémissement du secteur immobilier, même s’il prendra du temps. « C’est un secteur de temps long, où même si les taux d’intérêts baissent, la demande doit se relancer, les programmes redémarrer… Cela prendra bien 24 à 30 mois pour retrouver le niveau d’antan », estime Bruno Da Silva.

Sur le plan du commerce de détail, celui-ci s’avère plus inquiet : « les entreprises de secteur dépendent également de grandes mutations auxquelles elles doivent faire face et qui les fragilisent beaucoup. Tous les facteurs sont annoncés en vents contraires, il est difficile de marcher à contresens ». Seule bonne nouvelle à ce stade : la création d’entreprises parviendrait à demeurer en solde positif à l’échelle de la métropole lyonnaise.

Sur les mois à venir, la présidente de la Banque de France AURA Katie Werquin entrevoit cependant une embellie, avec des taux d’intérêts qui devraient poursuivre leur baisse. « Nous voyons déjà que le marché de l’immobilier repart, avec des encours de crédit qui réaugmentent depuis juillet ». Au niveau national, la Banque de France table sur une croissance de 1,2% en 2025 et 1,6% en 2026. « La région devrait probablement suivre le même chemin. D’autant qu’Auvergne Rhône-Alpes maintient un niveau de chômage inférieur à la moyenne nationale. C’est un atout supplémentaire de la croissance ».