(LA Tribune, 09/10/2024) Des géants du secteur à la peine comme Stellantis, Volkswagen ou encore Mercedes, qui annoncent des objectifs de résultats à la baisse au deuxième semestre. Des immatriculations qui dégringolent de 11% dans l’Hexagone en septembre sur un an. Voilà qui suffit à dresser le tableau. Les équipementiers automobiles ne sont pas épargnés. Avec au premier chef Michelin et ses pneumatiques.
Cela fait plusieurs mois que les sites du manufacturier auvergnat tournent au ralenti. Notamment dans ses usines de Cholet (Maine-et-Loire), de Vannes (Morbihan) et de Tours (Indre-et-Loire), pour lesquelles les organisations syndicales CGT, CFE-CGC et Sud ont lancé un droit d’alerte économique pour y voir plus clair et analyser les perspectives d’avenir.
Secafi, le cabinet indépendant mandaté, a rendu les résultats de son rapport ce mercredi lors d’un conseil économique et social central, qui a réuni direction et représentants du personnel. « Les résultats sont alarmants », s’inquiète Nicolas Robert, délégué syndical central Sud Michelin.
« L’usine de Cholet, qui produit des pneus pour camionnettes, a une capacité de production de 5 millions de pneus par an. Cette année, elle n’en produira qu’un peu plus de 2 millions. Même chose l’an prochain », indique le délégué syndical.
« Les courbes de production et d’effectif sur les trois sites ne cessent de baisser sans aucune perspective de remontée. Les usines deviennent moins rentables », complète-t-il ce mercredi. Le rapport Secafi fait, en effet, état d’une baisse production de 40% entre 2021 et 2025 sur le site de Vannes, quand Tours a perdu plus de la moitié de son activité depuis 2017, soit des pertes en volume fortes, structurelles et durables.
« À Cholet, la direction a fait repeindre trois fois certaines machines pour occuper les salariés »
Pour réduire les coûts, l’usine de Cholet est passée de 1.300 salariés à un peu plus de 900 aujourd’hui. Les syndicats dénoncent une absence de vision pour ces sites et un manque de réponses de la direction.
« Les ersatz de solutions alternatives ne font plus illusion. Michelin évoque des formations, de l’activité partielle… À Cholet, la direction a fait repeindre trois fois certaines machines pour occuper les salariés. On en est là ! » s’insurge José Tarantini, délégué syndical central CFE-CGC, syndicat majoritaire du groupe
Le délégué syndical ajoute que « l’attitude de l’employeur face à cette situation n’est pas tenable » : « On peut parler de maltraitance avec des salariés désespérés qui n’ont aucune visibilité ». Sur place, une psychologue est même à la disposition du personnel une journée par semaine.
Crainte d’une restructuration
Pour ces trois sites de l’ouest de la France plane l’inquiétude de plans sociaux et de fermetures. Les syndicats ont tous en tête la décision de Michelin, l’année dernière, de fermer deux usines en Allemagne, à Karlsruhe et à Trêves, et une aux Etats-Unis d’ici 2025.
C’est sans compter le site de la Roche-sur-Yon. L’usine vendéenne de pneus poids-lourds, qui employait 619 salariés, a définitivement cessé son activité en décembre 2020. « Cet été, la direction a fait passer un message disant que l’entreprise était un organisme vivant qui doit s’adapter. Selon nous, ils préparent des annonces », redoute Nicolas Robert de Sud Michelin, qui dénonce une absence de dialogue social.
« Michelin ne s’engage jamais sur la pérennité des sites. Il faut être raisonnablement inquiet et surtout passer à l’action. Cela fait des mois que l’on réclame des discussions. Il faudrait travailler sur des solutions. Nous espérons simplement que ce n’est pas trop tard pour éviter la catastrophe », se désole Laurent Bador, délégué CFDT.
Face au « mutisme de la direction et à l’absence de réponses transparentes » lors de la réunion de ce mercredi, les syndicats demandent désormais une réunion d’urgence avec des directeurs industriels ou des responsables stratégiques du groupe pour évoquer les pistes évoquées dans le rapport. À savoir : réfléchir à un autre modèle européen avec de petites unités de production plus flexibles.
L’intersyndicale saisit également Florent Menegaux, le président de la Manufacture française des pneumatiques Michelin (MFPM). « Nous souhaitons les bousculer et leur mettre la pression pour qu’ils réagissent à court terme », explicite Nicolas Robert du syndicat Sud.
Sans plus de commentaires, la direction France de Michelin indique « étudier avec attention les conclusions du rapport et les prendra en compte pour alimenter ses réflexions en cours ».
Si ces trois sites sont dans une situation particulièrement compliquée, presque tous les autres sont impactés par une baisse d’activité. Le berceau historique du groupe, à Clermont-Ferrand, n’est pas épargné.
Sur le site « vedette » des Gravanches, spécialisé dans le pneu destiné aux voitures haut-de-gamme, « nous ne sommes pas non plus au régime habituel », ajoute Romain Baciak, secrétaire général CGT Michelin.
« Il y a un ralentissement de 20% de l’activité, sans doute lié à un surstock qu’il faut écouler. A Roanne, Le Puy-en-Velay ou Troyes, le taux de charge est de 50%. Finalement, seul le site de Bourges, dans le Cher, produit normalement, car l’usine fabrique des pneus pour les avions et le marché est porteur », complète le délégué CGT.
Fermetures temporaires de plusieurs usines
Résultat : Michelin est contraint de stopper temporairement l’activité de certaines usines afin de « pallier les baisses de charge conjoncturelles ». Aux Gravanches, ce sera deux semaines de pause. À Troyes et au Puy-en-Velay, les usines devraient avoir recours au chômage partiel pendant trois semaines.
Le site du Puy-en-Velay, qui fabrique des pneus pour le génie civil (engins de construction ou de manutention portuaire,) avait déjà été arrêté pendant plusieurs semaines l’année dernière.
Interrogée par La Tribune, la direction du groupe avait alors expliqué faire face à un « contexte de plus en plus imprévisible avec une demande volatile, qui complique le management industriel. »
La stratégie du groupe nécessite moins d’emplois industriels
Au-delà des effets de la crise, pour Romain Baciak, le positionnement du manufacturier pose question. « Michelin mise sur le haut-de-gamme avec des pneus à haute valeur ajoutée et augmente ses tarifs. Mais les clients ne suivent plus, ils se tournent vers la concurrence qui est plus abordable », décrit ce syndicaliste CGT.
« Sur les pneus de camionnettes (site de Cholet, ndlr), les clients sont les coursiers, les petits artisans… or ils sont touchés par les coûts de l’énergie, l’augmentation des salaires, ils font donc des arbitrages et nous perdons des parts de marché », abonde Nicolas Robert, délégué syndical central Sud Michelin.
Pour la CFE-CGC, Michelin doit avoir l’honnêteté de tirer les conséquences de sa stratégie industrielle et « arrêter de se raconter des histoires ». « La stratégie du groupe est claire. Il se positionne pour être le leader des composites flexibles et vise d’autres relais de croissance. Sur le pneu, ils laissent tomber le marché de masse, moins rémunérateur », analyse aussi José Tarantini, délégué syndical central CFE-CGC.
« La conséquence logique du déploiement de cette stratégie amène le groupe à moins produire. Moins de volume signifie moins d’usines et moins d’emplois industriels », poursuit le représentant du premier syndicat de la maison.
Pour tous les représentants syndicaux, l’essentiel est la pérennisation des emplois. « Le PDG de Michelin fait la promotion du salaire décent. Mais quand les gens n’ont plus de boulot, cela ne veut plus rien dire. La question, c’est la restructuration vers d’autres sources de création de valeur. Comment on prépare les gens ? Comment on les forme? Comment on les accompagne avant que l’ont soit au pied du mur ? L’employeur modèle qui ne laisse personne au bord la route, c’est de la com’, du marketing », conclut dubitatif José Tarantini.
Michelin emploie 16.000 personnes en France, dont 10.000 dans le Puy-de-Dôme.