Tribune – Par Jérémy Lamri [Focus RH]
La disparition du temps nécessaire pour apprendre
Il ne s’agit pas d’un manque d’engagement des équipes formation. Les professionnels du Learning & Development ont profondément renouvelé leurs méthodes. Ils savent hybrider les modalités, mesurer la satisfaction, digitaliser les parcours, animer des communautés. Le problème se situe ailleurs. Et cet ailleurs se trouve du côté du travail lui-même.
Les journées se fragmentent. Les réunions s’enchaînent. Les messages arrivent en continu. Les projets se superposent. Chaque outil qui promet de faire gagner du temps élargit en réalité le nombre d’actions envisageables, donc le nombre de décisions à prendre. L’intelligence artificielle accélère encore ce phénomène : elle réduit certaines frictions, mais elle augmente simultanément le volume d’options à analyser, à vérifier, à arbitrer.
Le résultat est simple : la charge cognitive, cette bande passante mentale disponible pour assimiler, relier et stabiliser de nouveaux apprentissages, se réduit.
Or une compétence ne naît pas au moment où l’on accède à une information. Elle apparaît lorsque cette information a été retravaillée, confrontée à la réalité, ajustée, puis intégrée dans une manière d’agir qui tient dans le temps. Ce processus demande de la continuité dans l’attention. Lorsque cette continuité devient rare, la formation progresse, mais son pouvoir de transformation ralentit.
Beaucoup d’organisations interprètent ce phénomène comme un problème d’offre pédagogique. Elles cherchent de meilleurs contenus, de nouveaux formats, des technologies plus immersives. Ces efforts sont utiles, mais ils ne suffisent pas toujours à produire l’effet recherché. Optimiser la transmission ne garantit pas l’appropriation.
Les limites de la compréhension actuelle de ce qu’est vraiment une compétence
Une seconde difficulté renforce ce décalage. Nous parlons de compétences depuis des années, mais nous continuons souvent à les envisager comme des objets relativement simples que l’on pourrait acquérir puis posséder. Dans la réalité, agir avec efficacité mobilise simultanément des connaissances, des capacités de raisonnement, une qualité d’attention, une manière de coopérer, une posture face à l’incertitude. La performance vient de cette combinaison dynamique, beaucoup plus que de l’accumulation d’éléments isolés.
Lorsque cette complexité reste implicite, les plans de développement risquent de cibler ce qui est visible et mesurable plutôt que ce qui permet réellement de réussir dans l’action. On multiplie les initiatives sans toujours toucher le cœur du sujet.
Le défi pour les directions RH devient alors stratégique. Il ne s’agit plus seulement de proposer des formations pertinentes, mais de s’assurer que l’organisation permet effectivement de transformer ces apports en capacités mobilisables. Les priorités opérationnelles, les délais, les critères d’évaluation et la manière dont le temps est distribué jouent un rôle déterminant dans cette équation.
Une entreprise commence à franchir un cap lorsque la compréhension des compétences influence la façon dont elle attribue les missions, construit les parcours professionnels et reconnaît la performance. À partir de là, apprendre ne constitue plus une parenthèse dans l’activité ; cela devient une dimension normale du travail.
Reposer les fondamentaux pour rendre la formation plus utile
Cette évolution suppose de poser des questions parfois inconfortables. Combien de temps réel laissons-nous à l’analyse après une formation ? Quelle place accordons-nous à l’expérimentation ? Comment protégeons-nous l’attention nécessaire pour consolider un apprentissage ? Nos systèmes de pilotage valorisent-ils la montée en maîtrise ou uniquement la production immédiate ? Ces interrogations dépassent largement la fonction formation. Elles concernent le management, l’organisation des équipes, la définition même de la performance.
C’est pour cette raison que j’insiste souvent sur une idée qui peut paraître évidente mais qui change profondément la perspective : l’enjeu majeur n’est pas tant de former davantage, que de rendre à nouveau possible le fait d’apprendre.
Lorsque cette condition est prise au sérieux, les effets deviennent visibles. Les collaborateurs gagnent en discernement, les décisions s’améliorent, la coopération devient plus fluide. L’organisation développe une capacité d’adaptation qui ne repose pas uniquement sur l’introduction de nouveaux outils, mais sur la qualité de l’intelligence collective.
La formation conserve alors toute sa puissance. Elle ne cherche plus seulement à diffuser du savoir ; elle contribue à construire les environnements dans lesquels ce savoir peut devenir action.